S'effacer pour mieux exister
Parfois, je plaisante (à moitié) en disant que le métier que je souhaite faire aujourd'hui c'est celui de majordome. Ce que j'entends par là, c'est que je souhaite me mettre au service des autres. Lors de ma dernière expérience professionnelle, mon tout premier emploi en dehors du jeu vidéo, je me suis mis au service de mes employeurs, certes, mais aussi des visiteurs d'un parc animalier et au service des animaux eux-mêmes. Pour la première fois, depuis longtemps, je me suis effacé et ça m'a beaucoup plu.
Quand j'étais enfant, j'aimais beaucoup aller à l'école, voir les copains, faire du vélo, aller jouer dehors. Seul, j'adorais lire, regarder la télé, écouter de la musique, regarder des films, jouer à des jeux vidéo.
Adolescent, j'ai compris que je pouvais moi aussi créer : écrire mes propres récits, dessiner de petites bandes dessinées, filmer au caméscope des bribes de mon existence ou des scènes de fiction horrifiques, et même commencer à expérimenter la création de jeux vidéo rudimentaires.
Jeune adulte, je n'ai pas eu le besoin ni l'envie de faire de petits boulots : à peine quelques jours de vendanges, quelques autres pour aider dans un centre aéré, et une seule et unique soirée passée à (mal) faire le service dans une pizzeria. Rien de très sérieux ni de très agréable.
Je ne me suis jamais imaginé faire autre chose dans ma vie que de réaliser des films, écrire des histoires ou créer des jeux.
Au début, je créais uniquement pour le plaisir ou comme moyen d'expression. Puis quand j'ai commencé à faire de la création mon métier, au travers de formations spécialisées, de stages dans le cinéma et de premiers emplois dans des studios de développement de jeux, j'ai très vite déchanté. Pour le dire simplement, j'ai détesté toutes ces expériences professionnelles. Je me sentais inutile, immature, pas à ma place, prisonnier du monde du travail.
Devenir "indépendant" et créer mon propre studio de développement est alors devenue la seule solution envisageable. Mais quand est venu ce moment-là, je ne créais déjà plus seulement pour le plaisir : je créais parce que j'avais des choses à prouver, à moi-même et aux autres. Cette soif de création, mêlée à un désir de réussite, m'a donné beaucoup de force. J'étais innocent et ne savais pas encore tous les sacrifices qui accompagnent généralement une telle entreprise.
Et j'ai réussi. Pas seul, bien sûr, mais collectivement. Avec les équipes de Swing Swing Submarine, on a prototypé, trouvé des financements, sorti des jeux. On a, nous aussi, eu nos noms dans les magazines, on est passé à la télé, donné des conférences, participé à l'organisation d'événements, etc. Le parcours a été difficile, plein de rebondissements, de moments de joies et de peines. Mais qu'importe : on a réussi !
C'est lors d'un salon entre développeurs, il y a un peu plus de dix ans, que j'ai commencé à sentir que quelque chose n'allait pas. Tout le monde venait me dire bonjour, reconnaissait mon visage, me demandait des nouvelles. J'étais mal à l'aise, parce que je n'arrivais pas toujours à mettre un nom sur les visages. Peut-être étais-je fatigué ce jour-là ?
Le problème était plus profond et je ne l'ai compris que récemment : j'étais gérant d'une entreprise, reconnu comme un "pilier" du jeu vidéo indépendant en France, et c'est ainsi que beaucoup de personnes me percevaient. Alors qu'au fond de moi, je n'étais rien de tout cela. J'étais juste un créateur parmi d'autres et je n'aspirais qu'à une chose : créer.
S'il y a bien une chose que les dernières années m'ont également apprise, à travers l'actualité, mais aussi à travers notre utilisation collective des réseaux sociaux, c'est que les personnes connues sont des personnes qui sont aimées pour de mauvaises raisons. Les gens connus sont des inconnus dont on connait le nom. Ils et elles sont toujours de potentielles futures déceptions. Je ne veux pas être de ces gens-là.
Au fond de moi, je n'ai toujours été que ce gars un peu timide qui aime créer des trucs seul dans sa chambre. Et c'est ce que j'aspire à redevenir.