( ◡‿◡ *) De retour au bercail

Cancers

Ce n'est pas la première fois que je vais voir mon père à l'hôpital, mais cette fois j'y vais en étant apaisé. Pourtant, si je retrace les évènements du mois passé, je devrais plutôt ressentir de la colère ou de la tristesse.

Mi-Novembre, j'ai reçu un sms écrit par un membre de ma famille. Ce message ne m'était pas destiné, mais son auteur a dû tellement penser à moi en l'écrivant qu'il me l'a envoyé par erreur. À ses ami(e)s, il écrit que je ne prends pas assez de nouvelles de mon père, qu'heureusement que mes frères sont là et que je suis "irrécupérable".

Après avoir confronté l'auteur de ces mots malheureux, de manière pacifique et bienveillante, je me suis senti obligé de coucher sur le papier mes sentiments et de m'en ouvrir à mes frères. Je souhaitais qu'ils sachent ce qui s'était passé, et qu'ils puissent comprendre, eux dont les sentiments m'importent, pourquoi je ne suis pas attaché émotionnellement à mon père et à sa condition actuelle de malade incurable.

J'avais pris sur moi pour gérer cet épisode le plus rapidement et le plus calmement possible. Deux jours plus tard, le contrecoup a été violent. Je fantasmais ma disparition volontaire : prendre quelques affaires, marcher jusqu'à la gare, arriver à une destination inconnue, détruire mes effets personnels, ne pas laisser de traces, tout quitter avec l'espoir de pouvoir recommencer une vie. Pour une toute autre raison, j'ai pris le train et ce voyage vers l'Est m'a rappelé à la vie. J'ai finalement utilisé mon billet retour et suis rentré à la maison.

Le cancer de mon père le rend particulièrement vulnérable aux autres maladies, alors dans l'ascenseur de l'hôpital j'enfile un masque chirurgical. Pas question qu'on puisse me reprocher de l'avoir tué en lui rendant visite. Et puis moi aussi, je dois me protéger.

Je toque à la porte de sa chambre. La voix de mon père m'invite à entrer. Il est seul allongé sur son lit. La télévision est allumée dans un coin de la pièce, mais le son est coupé. Sur l'écran, une chaine d'information en continu. Je ne suis pas surpris : à l'hôpital, comme chez lui, l'occupation principale de mon père est de regarder la télé. Il regarde tout et n'importe quoi, du moment que ça remplit le vide.

J'installe mes affaires dans un coin de la pièce, choisis la chaise la plus éloignée du lit. Mon père me dit que je peux retirer mon masque dans la chambre. Je décline son offre poliment : "S. a été malade toute la semaine, juste un rhume, on ne sait jamais." Ce n'est pas une fausse excuse, mais j'imagine que ça m'arrange bien.

On discute du quotidien : le travail, les occupations des uns et des autres, la vente d'un terrain, l'organisation des fêtes de Noël... Comme mon père et moi parlons peu et ne partageons presque rien, les sujets les plus évidents sont expédiés en quinze minutes. Il enchaine ensuite sur ce qui l'intéresse. Il me parle du reportage de Complément d'Enquête sur CNews, qu'il n'a pas regardé en entier hier soir parce qu'il était tard et que de toute façon "c'est des conneries". Il me dit que Pascal Praud en a parlé ce matin : "Quatre milliards, ça coûte, les chaines du service public. Et Hanouna pense que l'émission a coûté 400 000 euros !"

Par chance, on toque à la porte. Mon père se tait. Une infirmière et deux médecins entrent pour leur visite du soir. Ils échangent entre eux, puis avec mon père, sur l'opération qui a eu lieu la veille, sur la couleur des urines, sur le traitement à prendre dans les jours à venir. Le médecin chef de service s'adresse à mon père, mais c'est moi qu'il fixe du regard. Est-ce le fait que je sois le seul à porter un masque dans cette pièce qui capte son attention ? Je tourne régulièrement la tête vers mon père, comme pour indiquer au médecin que je ne suis pas son patient et qu'il serait plus approprié de regarder en direction du lit. Il ne semble pas comprendre, continue de parler en me dévisageant, avant de quitter la pièce.

La visite avait bien commencé. Maintenant, je ne sais plus. Mon père reprend où il s'était arrêté : "Et puis elle est bien cette femme, là, Rachel Khan." Je l'écoute sans rien répondre, hochant la tête uniquement par politesse. "Bardella sera jamais élu, il est trop jeune. Mais j'ai entendu que le président du Sénat, Jérôme Larcher, allait peut-être se présenter." Je rectifie : "Gérard Larcher". Il reprend : "Oui, c'est ça. Gérard Larcher. Ce serait pas mal ça, qu'il se présente."

Mon père ressemble beaucoup à Gérard Larcher.
Je n'aimerais pas que mon père devienne président de la République.

Peut-être est-ce parce que je ne le relance pas, mais mon père finit par tendre le bras vers une télécommande et allume le son de la télé. Cela fait trente minutes que je suis entré dans cette chambre, et il est déjà temps d'en partir : "Je ne vais pas te déranger plus longtemps. J'y vais." Il me dit que je ne le dérange pas et coupe à nouveau le son. "Si, si. J'y vais." Je lui souhaite de prendre du repos, met mon manteau, indique que je prendrai de ses nouvelles par téléphone chaque soir, et ferme la porte derrière moi.

Dans l'ascenseur, je profite d'être seul pour retirer mon masque. Je pense à la maladie. Je me dis que ce soir, dans cette chambre d'hôpital, il y avait plusieurs cancers.